Pour Dieu et pour le roi. Rhétorique et idéologie dans l'Histoire des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure par Françoise Laurent
Abstract
456 RHETORICA passant par Horace. Quant à Martial, s'il recourt, comme d'autres, à l'ironie, à l'ambivalence ou à une forme d'hyperbole qui dépasse le vraisemblable, c'est aussi par l'agencement même de ses poèmes que, dans le cadre d'une une lecture suivie, il permet de repérer la critique. Avec la partie sur l'Antiquité tardive, on est en plein dans la rhétorique. En effet les poèmes étudiés sont majoritairement des panégyriques ou des invectives, et les poètes en suivent scrupuleusement les codes. Tel est le cas de Claudien (Br. Bureau) et de Sidoine Apollinaire (R. Alexandre). Mais les choses, là encore, peuvent être retournées. L'irrévérence elle-même, ou plutôt l'invective, peut se retourner en éloge, comme dans le Contre Eutrope qui est en creux un éloge de Stilicon. Dans le panégyrique pour le sixième consulat d'Honorius l'irrévérence consiste simplement à exprimer des idées politiques et on obtient une sorte de miroir des princes, un portrait idéal de lui-même offert à Honorius pour qu'il s'y conforme. R. Alexandre présente une étude très intéressante du point de vue rhétorique sur trois panégyriques d'empereurs, montrant comment les circonstances extrêmes induisent une forme de réserve qui peut paraître irrévérencieuse. Sidoine gauchit les éléments traditionnels du panégyrique, retourne les exempta, mais surtout recourt à la prosopopée pour faire dire par d'autres ce qui est difficile à entendre. Le développement sur le discours figuré à propos du panégyrique de Majorien est, là encore, très bien venu. Des genres « mineurs » sont aussi pratiqués, où l'irrévérence se montre plus naturelle. Il s'agit d'une épigramme et une deprecatio de Claudien, dirigées contre un certain Hadrien (Fl. Garambois-Vasquez) et d'une épigramme d'Ausone que M. Squillante analyse comme «désémantisée» , le poète transformant l'irrévérence en pur jeu poétique. Une bibliographie, un index locorum et un index hominum complètent utilement cet excellent volume, qui touche à un enjeu central dans la rhéto rique: comment dire sans dire? Sylvie Franchet d'Espèrey Université de Paris-Sorbonne (Paris IV) Françoise Laurent, Pour Dieu et pour le roi. Rhétorique et idéologie dans l'Histoire des ducs de Normandie de Benoît de Sainte-Maure (Essais sur le Moyen Âge 47), Paris: Honoré Champion éditeur, 2010. 388 pp ISBN 978-2-74532-041-4 En 1999, Jean-Marie Moeglin rappelait dans un article de synthèse 1 histoire des rapports entre 1 «historiographie moderne et contemporaine en Reviews 457 France et en Allemagne» et «les chroniqueurs du Moyen Âge1 ». Dans cette histoire longue, il repérait l'émergence, très tardive en France, de 1 idée selon laquelle << l'analyse du 'travail de l'historien' a une valeur propre» (p. 327): de cette «vision neuve du texte historiographique» (p. 332), témoigna en particulier la parution (en 1980) du livre de Bernard Guenée, Histoire et culture historique dons l'Occident médiéval. D'autres travaux, et pas seulement en France, lui succédèrent, tous consacrés à la poétique spécifique mise en œuvre par l'historien médiéval, à sa pratique, à son statut et à celui de son texte. Ces tra vaux, attentifs à la logique propre de ces textes et de leurs conditions de production, ont pris pour objets tant la production latine que les productions en langue vernaculaire, qui la transposent et rivalisent avec elle ou entre elles. L'ouvrage de Françoise Laurent s'inscrit dans ces perspectives2 en s'intéressant hardiment, comme l'annoncent le titre et l'introduction, aux «choix idéologiques et rhétoriques» (p. 12) de l'«écrivain» Benoît de Sainte-Maure, qui à l'initiative d'Henri II Plantagenêt succède à Wace dans les années 1170 et écrit sa propre version de l'histoire des ducs de Normandie. Afin de replacer le texte dans son «contexte historico-littéraire» (p. 12), l'Auteur privilégie donc l'analyse conjointe de la « rhétorique » et de «l'idéologie», dimensions de l'œuvre dont la définition reste certes problématique. La dimension « rhétorique » semble bien référer ici à un ensemble de règles, dessinant une norme de l'art d'écrire nécessaire à une réception contrôlée de l'œuvre selon le triple enjeu cicéronien (placere, docere, movere), que Françoise Laurent rappelle à chacune des articulations de son livre. Cette construction rhétorique maîtrisée est « offerte » à Henri II, dont Benoît n écrit pas la « vie » mais vers qui, pourtant, «convergent tous les événements historiques et toutes les aspirations de l'écrivain» (p. 134): les règles d'écriture que Benoît mobilise brillamment dans la nouvelle langue gouvernent une démonstration concertée de la «perfectibilité» du lignage (p. 167), tendu vers la «vie» du duc-roi Henri, «gemme pretiose» couron nant les autres «ovres» (vv. 10098-10104). Dans la première partie de l'ouvrage, intitulée «Les enjeux de l'Histoire des ducs de Norman die» (pp. 19-136), et dans le dernier sous-paragraphe de l'ouvrage (à la fin de la troisième partie), intitulé «Les redites de l'histoire» (pp. 337-341), ces règles que l'Auteur repère de manière très détaillée ] Saint-Denis et la royauté. Etudes offertes à Bernard Guenée, éd. F. Autrand, C. Gauvard, J.-M. Moeglin (Paris: Publications de la Sorbonne, 1999), pp. 301-338. 2Citons, sur le même thème, le livre de Laurence Mathey-Maille. Écriture du passé. Histoires des ducs de Normandie (Paris: Honoré Champion éditeur, 2007) 458 RHETORICA dans les lieux (rubriques de manuscrits; prologues et épilogues;«frontières du récit», entre excursus initial et «fin suspendue») où se manifeste l'« intention auctoriale» (p. 22) de Benoît sont celles d'historiographes chrétiens, d'Eusèbe de Césarée à Aimoin de Fleury. Dans la deuxième et dans la troisième parties, intitulées respective ment «Portraits et panégyriques des ducs normands » (pp. 137-230) et«Les voix de l'histoire» (pp. 233-342), les règles mises en œuvre avec brio par Benoît dans l'éloge et le discours représenté sont celles de la rhétorique classique antique, telles du moins que les comprennent et les utilisent les historiens grecs ou latins. Dans le cas des composantes du discours (rapporté ou direct), par exemple, l'Auteur rappelle que les historiens latins privilégiaient largement la narration (brève) et l'argumentation: Benoît, qui exploite abondamment les techniques du discours, suit leur exemple (pp. 291-295). Mais dans l'écriture de Benoît, transparaît aussi une «rhétorique scolaire»: l'acte com plexe de compilation (que l'on reprocha longtemps aux historiens médiévaux) ou encore les procédés d'amplifientio et de variatio en sont, comme le montrent les Arts poétiques des xiie et xiiie siècles, des traits stylistiques fondamentaux. Ce sont toutes ces règles, travaillées dans le creuset d'une nouvelle langue, que Françoise Laurent repère par le moyen de nombreuses études d'extraits. Ce travail, dont nous ne pouvons ici rendre compte de toute la richesse, propose au fond deux processus parallèles de contex tualisation de l'œuvre de Benoît, propre à restaurer sa spécificité en prouvant son insertion dans deux traditions précises. D'une part, il montre la captation (p. 108) par la langue vernaculaire des caractères les plus prestigieux de la « littérarité » latine, selon l'expression de Mi chel Banniard: ce «beau langage», que véhicule la rhétorique grécolatine (p. 345) et que Benoît explore et exhibe, donne à son entre prise historiographique une garantie d'autorité éthique et esthétique. Le passage (ou translatio, p. 345) à la langue vernaculaire rendait nécessaire cette captation dans une société où c'est au latin, celui des ecclésiastiques maîtres de l'Église et de ses rituels, que revient le pouvoir de convaincre et de persuader, de «faire-croire» et de sauver. D'autre part, le travail de Françoise Laurent expose la façon dont ce «beau langage» est soumis aux exigences d'une rhétorique chrétienne et de ses composantes: ce «haut langage» est soucieux toujours de marquer un écart avec un «beau langage» antique et païen. Le repérage des traits caractéristiques de Vhistoria ecelesiastica dans le texte de Benoît (pp. 26-43 et pp. 58-66), genre codifié par Eusèbe de Césarée à la suite et sur le modèle des Écritures, est sur ce plan précis un apport essentiel de l'étude: Benoît s'approprie concrètement un modèle bien repérable d'écriture de l'histoire des Reviews 459 hommes, consacré selon Karl Ferdinand Werner ou Martin Heinzelmann à la démonstration de l'économie du Salut dans les événements de l'histoire des hommes. Il intègre ainsi le «récit des origines» au début de son texte en langue vernaculaire (p. 63), comme Orose ou Raoul Glaber avant lui. En ce sens, Yestoire de Benoît est l'occasion d'une nouvelle captation de marques garanties d'autorité: celles de l'histoire écrite de manière autorisée et autoritaire par les hommes de Dieu, mais plus précisément en cette période de «réforme» , par les hommes de l'Église institutionnelle. Françoise Laurent propose d'ailleurs, à la suite d'Emmanuèle Baumgartner, d'adopter pour le texte de Benoît le titre d'Histoire des dues de Normandie, délaissant ainsi le terme contestable de «chronique» . Ce travail ample et riche ne manque pas d'ouvrir des problém atiques nouvelles. Si l'on prend pour repère les deux traditions repérées par Françoise Laurent dans ['Histoire, il est peut-être per mis de penser que ['Histoire de Benoît est aussi bien traversée de forces centrifuges créatrices d'un certain «écart». Ainsi, par rap port à la rhétorique gréco-latine que manipule si brillamment Benoît, Françoise Laurent montre la manière dont, comme indissolublement, ce langage «emprunté» véhicule dans les «lieux» de l'éloge et dans les arguments des discours une «peinture de l'homme» qui «offre un principe fondamental d'explication de l'histoire» (p. 319) et un«déterminisme humain» (p. 330). Dès lors, dans les portraits et les discours, Benoît semble contester la problématique même de Yhistoria ecclesiastica et sa causalité, fondée au contraire sur la «recherche constante d'une interprétation supra terrestre» (p. 341). De même, le livre de Françoise Laurent met en lumière le rapport essentiel et complexe entre l'historiographe et son roi, dont l'opposition fron tale à l'Église réformatrice est bien connue. Or, là encore, c'est une problématique essentielle de Yhistoria ecclesiastica qui est en ques tion: celle de la soumission du personnage royal et de ses actes à la volonté de Dieu et à l'interprétation, traditionnellement auxiliarisante , de son historiographe ecclésiastique, qui fait de la fonction guerrière des princes la «part cadette» de l'histoire3 . Au fond, dans YHistoire des ducs de Normandie, Benoît accaparerait les marques de Yhistoria ecclesiastica mais il remplacerait le personnel ecclésiastique, seul véritable acteur des historiae latines, par son roi et sa lignée nor mande, n'hésitant pas à qualifier Richard Ier de «sainz» et dotant certains ducs-rois de compétences théologiques. Sans doute sous le 3G. Duby, Les trois ordres ou l'imaginaire du féodalisme (Paris: Gallimard, 1978), p. 343, 460 RHETORICA regard approbateur du Plantagenêt: Wace, rejeté, ne qualifie jamais ainsi Richard Ier... C'est donc, dans YHistoire des ducs de Normandie, s le roi qui fait l'histoire avec Dieu et qui dirige l'Eglise, qu'il recons truit et à laquelle il explique le fonctionnement social, comme l'a bien montré Georges Duby. Dans un contexte marqué par un conflit âpre avec le sacerdotium, Benoît serait en lutte contre une conception grégorienne, auxiliarisée, de la royauté, mais il utiliserait pour cela les mêmes armes qu'elle: on peut penser peut-être à la lecture du travail de Françoise Laurent que la rhétorique chrétienne et classique de l'histoire est la plus prestigieuse et la plus efficace. Et que le fait d'y replacer Dieu à côté du roi, sans médiation cléricale, est un acte intéressant de subversion de l'histoire des genres. S'il s'agit bien du même Benoît, il n'en serait pas à son premier coup d'essai: Fran cine Mora n'a-t-elle pas découvert le dossier d'une sévère «réaction cléricale» aux audaces du Roman de Troie4? Dès lors, les choix bien différents de Wace posent question: ne serait-il pas le seul des deux historiens à être resté fidèle à toutes les règles du jeu, rhétoriques et idéologiques, de Yhistoria ecclesiastica ? Le travail de Françoise Laurent invite ainsi à redécouvrir un texte important et à lui poser des questions renouvelées. Ce n'est pas là le moindre des mérites d'un ouvrage de recherche... Eléonore Andrieu, Université Bordeaux III, Michel-de-Montaigne 4«UYlias de Joseph d'Exeter: une réaction cléricale au Roman de Troie de Benoît de Sainte-Maure, » Progrès, réaction, décadence dans l'Occident médiéval, éd. E. Baumçartner, L. Harf-Lancner, (Genève: Droz, 2003), pp. 199-213. ...
- Journal
- Rhetorica
- Published
- 2013-09-01
- DOI
- 10.1353/rht.2013.0008
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